LA FOI AU DEFI DE LA MODERNITE Par Jean Moussé

 

 

 

 TABLE

             

I  LE DEFI CULTUREL                  

 

II  UNE CREATION SANS CREATEUR?    

 

III  LE MAL                             

 

IV  RESURRECTION                    

 

 V  UNE TRADITION COMPLEXE                                

 

VI  TROIS FOIS UN FONT UN  (Trinité)                                    

 

VII  DIEU SE FAIT  HOMME (Incarnation)                                          

 

VIII  SAUVER LE MONDE (Rédemption)                

            

CONCLUSION                                                                                                                                

 

 

I) LE DEFI CULTUREL - retour sommaire

Notre époque est marquée, en Occident, par un matérialisme généralisé. Les croyants y rajoutent la foi en Dieu dans un monde surnaturel auquel les relie leur « vie spirituelle ». Or l’évolution de la culture, depuis l’époque des « lumières » a mis en question ces manières simplistes de comprendre la réalité.. De manière quelque peu sommaire, ‘e distinguerai trois phases .

Le réalisme.

La première phase s’arrête à Descartes. Je la nomme « réalisme ». La plupart de nos contemporains s’y attardent  aujourd’hui. Selon cette manière de voir, la réalité, c’est tout ce qui tombe est tombé ou peut tomber sous le sens dans le champ personnel ou collectif de notre expérience. Les religions y ont intégré toutes sorte de puissances ou de divinités qu’elles imaginent au principe de toutes sortes d’événements, pluies, victoires ou défaites, naissances ou décès. Dieu, reconnu maître de l’univers, est compris comme l’ultime élément de l’ensemble du réel : « Ens quo majus cogitari nequit » déclarait saint  Anselme « Etre tel qu’on ne peut pas en imaginer de plus grand » Un peu plus tard Thomas d’Aquin exposait cinq preuves de l’existence de Dieu. La première est par le mouvement de toutes choses qui, si elles ne sont pas mues par elles-mêmes le sont par un autre moteur. Or si longue qu’on imagine la chaîne des mobiles et des moteurs, il faut bien supposer un premier moteur qui serait justement Dieu..  Mais dans ce cas comme dans celui des autres preuves, l’existence de Dieu est postulée comme extérieure à l’existence de l’homme et des choses .. Les hommes existent dans le monde qui existe à côté d’eux et Dieu existe encore à côté des hommes et du monde.

 

L’idéalisme

La deuxième phase s’épanouit à l’époque des Lumières. Elle est marquée par Kant, Hegel et leurs héritiers. Je la nomme idéalisme. Supposons, écrivait Descartes, qu’un génie imprime dans nos esprits toutes les perceptions qui nous permettent d’affirmer l’existence du monde et de l’histoire. Rien ne serait changé dans nos existences . Dieu, le monde et les hommes seraient reliés entre au coeur du même ensemble. Berkeley tint cette hypothèse pour vérité : « esse est percipi », écrivit-il : « Exister c’est être perçu ».

 

Selon Kant, , l’esprit humain n’a pas à s’égarer dans la métaphysique.  Il n’est fait que pour la connaissance du monde fini . Selon Hegel au contraire, la réalité est celle de l’Esprit Absolu qui se réalise à travers les figures successives de l’histoire. Au terme, Marx imaginera, dans une société sans classes, la réconciliation de l’homme avec la nature et avec lui-même : « un je qui est un nous , écrit Hegel et un nous qui est un je ».

Cette conception de la réalité s’accompagnait d’un optimisme que renforçaient les victoires de Napoléon premier puis l’espoir d’un progrès scientifique, économique et social. Mais de quel Esprit absolu l’histoire est-elle réalisation ? Considérée en son terme, présent depuis l’origine, on peut la considérer comme étant celle de Dieu lui-même.. Mais si on considère l’histoire elle-même, mieux vaut parler de l’homme et de sa réalisation historique. C’est ce qu’on fait Feuerbach et Marx. Nous sommes ici au coeur de l’athéisme contemporain.

 Critique

L’idéalisme bouleversait  les manières de concevoir et de parler du moi, du monde et de Dieu. Cependant Il ne distinguait pas la réalité vécue de la représentation qu’il s’en donnait.. C’est ce que doit nous amener à reconnaître  une troisième phase, de la philosophie,  critique par rapport aux deux premières.  Car ce n’est ni hier ni demain que nous-mêmes et toutes choses existons. C’est pour chacun et pour tous, aujourd’hui.  Ainsi la création ne date pas d’hier sinon dans la représentation que nous en formons. Nous pouvons en reculer la date indéfiniment. Ce n’est qu‘imagination.. Mais vécue, toute réalité est actuelle. Qu’il s’agisse d’amour, de connaissance, de pouvoir, de richesses, de notoriété ou de Dieu même, chacun vit seulement aujourd’hui. C’est aujourd’hui que  chacun souffre de ce qui lui manque et de ce qu’il a peur de perdre. C’est aujourd’hui que chacun reconnaît ou ni,e Dieu .

 

Quoi que l’on mette sous le mot Dieu, ce mot revêt des sens bien différents selon les trois phases.de la philosophie.. Dans les perspectives réalistes , Dieu est situé hors du monde et des hommes, à côté. L’idéalisme supprime cette séparation. Il humanise Dieu ou divinise l’homme . Sans séparer ce que signifient les trois termes du monde, du moi et de Dieu , l’attitude critique  distingue leurs significations. Les hommes vivent  dans le monde ; Mais la représentation qu’ils s’en donnent s‘ouvre indéfiniment à un au-delà inépuisable. La construction de la société sans classes, engendre de nouvelles classes. Les découvertes scientifiques ont leur face négative : pollution ou risques de mort. Aucune fusion ne se réalisera jamais ni en amour ni en politique, ni en économie. Nous n’abolirons jamais la mort dans laquelle nous construisons l’histoire ..Pour les croyants, le monde et l’histoire, sont signes de Dieu qui se rend présent. Les athées qui s’ouvrent au monde non seulement n’y reconnaissent pas Dieu mais ils y reconnaissent plutôt son absence.

 

Question

 

Bien que le développement de la théologie recouvre ces trois phases, nous vivons aujourd’hui dans la troisième et même si de nombreux contemporains vivent toujours dans la première, et si quelques intellectuels en sont encore à la seconde, l’Eglise doit se faire entendre dans la troisième.


 

II) Une création sans créateur ? - retour sommaire

 

Dans l'univers occidental, tout au moins, le fait que toutes choses sont ici et maintenant créées est occulté, chez les croyants comme chez les incroyants, par la réduction du réel à sa représentation. L'actualité de l'existence est ainsi aplati et devient insignifiante. Cependant, pour ceux qui refusent cette illusion, la création devient évidente.

 

 

Dans les perspectives précédemment qualifiées de « réalistes », on a considèré le créateur du monde comme un potier dont le souffle donnerait vie à une statue d’argile. Ainsi considère-t-on Dieu comme extérieur à sa création. Selon Marx, ceux qui croient à la création, s'abstraient du réel dans lequel ils vivent  et imaginent que ce monde pourrait bien ne pas exister. Ils supposent alors l'intervention d'un Dieu créateur et l'avènement du monde. Il faut bien reconnaître que l'objection de Marx est fondée par la conception « réaliste » de nombreux croyants. Mais pourquoi, dit-il, faire une telle supposition? Elle est d'autant moins utile que les théories de l'évolution, aussi compliquées soient-elles devenues, devraient leur suffire pour rendre compte de la réalité du monde et du fondement de l'histoire. D'autres  matérialistes, ont eux aussi absolutisé leur idée d'un monde en cours d'évolution. Invoquant le hasard et la nécessité, ils croient trouver la clef de leur existence dans les explications qu'ils s'en donnent.  Etant donné que les choses sont comme elles sont. Il leur suffit de répondre à la question de savoir comment elles sont, quelles lois président à leur fonctionnement. Du même coup, ils ne se demandent pas pourquoi elles sont ce qu'elles sont. Encore moins se posent-ils la question de Leibniz: "Pourquoi y a-t-il quelque choses plutôt que rien?" Ils méconnaissent ainsi,  cachée par leur représentation de toutes choses, l'actuelle  réalité qu'ils en vivent . C'est sans doute la plus colossale des illusions que se soit jamais faite l'humanité, sinon en Asie, du moins en Occident. Car on ne résout pas le problème de l'origine du réel en le ramenant à son commencement dans la représentation du temps. . On en reste alors à la représentation du réel . Or ce n'est ni hier ni demain que passent toutes choses, c'est-à-dire qu'elles apparaissent et disparaissent. C'est  actuellement  et les hommes passent avec elles. Héraclite avait raison en effet: rien n'est. Tout passe, et les choses encore plus que les êtres conscients dotés de souvenir et d'imagination. Dès lors, il suffit à Marx et aux athées qui, qui, comme lui , imaginent l’histoire entière de trouver dans l’agencement scientifique des événements passés, la raison de ce qui existe aujourd’hui. Evoquant le hasard et la nécessité, ils croient trouver la clef de leur existence dans les explications qu’ils se donnent.

 

D’un côté Marx a raison : il ne suffit pas de penser le monde sans le transformer en faveur des  hommes ; Mais, d’un autre côté, cette transformation a-t-elle un sens s’il est impossible de réconcilier l homme avec la nature et avec lui-même. Or s’il est vrai qu’on peut se proposer l’abolition historique de l’exploitation de  l’homme par l »homme, l’amélioration des soins de santé et des méthodes de l’éducation , il restera toujours à supprimer le passage du temps, les distances de l’espace, les accidents, les maladies et la mort. C’est là l’expression d’une « altérité » qui s’impose aux matérialistes comme aux idéalistes. On reste bien loin de la réconciliation de l’homme avec la nature et avec lui-même.

 

En supprimant l'extériorité dualiste de Dieu et du monde, l'idéalisme risquait de méconnaître l'altérité de Dieu. Placé avec l'homme  dans une même totalité, Dieu risquait d'être compris comme l'Esprit absolu dont les manifestations constituaient l'histoire. C'est ce que fit Hegel . De là à considérer cet absolu de l'Esprit comme étant l'homme lui-même il y avait un grand pas. Il fut franchi par  Feuerbach au gré d'une logique sommairement énonçable: Dieu et l'homme étant situés dans le même ensemble, on pouvait reconnaître un sens à l'histoire comme réalisation de l'Esprit absolu à travers la succession des figures de la dialectique au terme desquelles, le Je serait devenu un nous et le nous un je. Ce serait la réconciliation de l'homme avec la nature et avec lui-même.Etait-ce la réalisation de Dieu ou celle de l'homme? De l'un et de l'autre aurait affirmé Hegel. Feuerbach répondit que l'homme se suffisait à lui-même et que Dieu, par conséquent n'était pas nécessaire. Il justifiait ainsi l'athéisme de Marx et celui de philosophes comme Luc Ferry et André Comte-Sponville.

 

S’il en est ainsi on peut donner raison aux hindous qui dénoncent l’immense illusion des Occidentaux confondant la réalité avec la représentation qu’ils s’en donnent. On peut aussi comprendre les raisons d’Héraclite affirmant contre Parménides que rien n’est. Tout devient. Tout vient et passe. Mais ce n’est pas le temps qui passe. C’est la réalité elle-même. Sans doute puis-je avoir l’impression de me baigner deux fois dans le même fleuve . C’est que le déroulement de la réalité est déjà quelque peu sensé. A mesure que changent les choses dans la permanence de l’ici et du maintenant, aujourd’hui vient après hier et avant demain mais en réalité, c’est aujourd’hui qui précède à la fois hier et demain. Que cesse d’advenir aujourd’hui, en effet, et tout ce qui existe en ce moment disparaîtra. Le Mont blanc d’aujourd’hui n’existera plus ni, non plus , ce lui d’hier.

 

Ainsi se pose la question de la création : « Pourquoi n’existe-t-il pas rien demandait Leibniz. Nous demandons : « D’où vient ce qui existe ? Ce n’est ni du passé qui n’existe plus ni de l’avenir qui n’existe pas. De fait, le présent ne cesse de se renouveler. En ce sens on peut déjà parler de création comme d’un fait constaté.. Réelle dans l’expérience actuelle de ce que nous percevons, cette vision est développée dans notre tête en vision du passé du présent ,de l’avenir et de l’ailleurs. Mais aucun immense objet n’existe. Il n’esiste pas d’univers indépendamment de la perception que nous en avons. Seule est réelle la réalité actuelle, mystérieuse et sans limite, englobant nos souvenirs, nos projets, nos  espoirs, nos sentiments, notre intelligenceet notre imagination. Si tous les individus disparaissaient, il n’y aurait plus d’histoire.

 

Il est difficile de comprendre ces choses tellement elles contredisent notre manière  habituelle de voir. Pour beaucoup, en effet, le monde est stable. Cela fait des millions d’années qu’il évolue lentement. Les individus ne sont que peu de choses par rapport à ces espaces infinis. Il est vrai en effet que nous vivons aujourd’hui. Nous n’avons jamais vécu qu’aujourd’hui toujours entrain de passer. Mais qu’est-ce qui passe ? Ce n’est pas le passé qui justement a cessé de passer . Le passé n'est plus, donc il n'est pas, sinon dans ses traces et nos souvenirs actuels. Ce n’est pas non plus le futur qui n'est pas encore. et donc pas davantage. Déjà selon Saint Thomas d’Aquin, la création est de tous les instants. Le monde commence et finit à chacun d’entre eux. De même pour saint Augustin,  tout est créé nouveau à tout moment dans un miracle permanent. En fait, tout passe actuellement et nous en faisons l'expérience. C’est ici et maintenant que commencent pour moi toutes choses présentes.. C’est aussi ici et maintenant qu’elles disparaissent à mesure dans l’oubli et dans l’incompréhensible mystère. En face de ce mystère, je ne suis pas grand chose, presque rien. Mais  d'où vient  donc ce monde et nous-mêmes dans  son histoire?. Ainsi  la question de la création  est  intérieure à l'acte même d'exister dans le passage du réel. Cette question nous ouvre au mystère de l'Inconnu.

 

Peut-on le nommer Dieu ? Dans ce cas, Dieu, ne serait ni un objet ni même un être parmi les autres fut-il le plus grand et le plus beau . La question de son existence ne se pose pas à nous comme aux spectateurs d’un événement extérieur à eux-mêmes. Suffisamment occupés par leurs haines, leurs amours et leurs ambitions, les sciences, les techniques, l’économie et la politique, les hommes peuvent laisser en suspens la question d’un créateur. Ils ne peuvent cependant pas négliger la question de Voltaire, tenant pour impossible « que cette horloge existe et n’ait point d’horloger » Les théories du Big bang et de l’évolution ne peuvent nous satisfaire ; Il est impossible, que ce film existe, pourrions nous dire, sans projecteur. Dans  ce cas pourquoi ne pas nommer Dieu le créateur du monde dont font partie les hommes ?

 

Il faut pourtant se méfier d’une réponse trop hâtive. Pourquoi l’existence des hommes ne serait-elle pas simplement ouverte à son propre mystère. Comme le pensent les bouddhistes ? Il n’appartiendrait qu’aux hommes de répondre chacun pour sa part aux questions qu’il se pose à chacune de ses actions : où aller ? Pourquoi ? Comment ? C’est ici que se pose la question du sens de l’existence inscrite dans le mouvement du réel. Car si l’homme est responsable, il ne peut répondre n’importe comment à cette question du sens de ses actes. Dans l’un de ses romans, Dostoïevsky écrit que l’un de ses héros a fait un absolu de l’aide prussique. Mais nul ne peut consacrer son existence à l’acide prussique,  ni, non plus, à quelque réalité particulière que ce soit aussi noble soit elle. La création nous englobe de toutes parts.. Non seulement, elle semble attendre que nous lui donnions sens ; mais il nous faut au moins nous nourrir, nous vêtir, nous soigner. Les fleurs et les nuits d’été étoilées enchantent nos regards. Certains bouleversent  leur existence au service des pauvres ou de la liberté.

 

Pour l’instant, nous donnerons le nom de Dieu à l’Inconnu qui nous donne d’exister et nous appelle à vivre en toutes circonstances. Nous ne pouvons pas nier sa réalité. Cependant il faut nous garder de l’enfermer dans le champ clos de nos connaissances. N’est-il pas déjà bien de nous ouvrir à sa présence et de nous rendre attentifs aux signes par lesquels il nous éveille dans sa création ? Dieu devient ainsi pour nous l’autre qui vient  sans jamais avoir  fini de venir, et qui, parfois, semble si loin de nous., présent dans la foi, mais aussi inconnaissable, écrivait Augustin, qu’un nom oublié au fond de notre mémoire.

 

Si les réponses à nos questions se perdaient dans les non sens et les violences de l’histoire, Dieu pourrait n’être qu’un mot creux. C’est ce que pensaient les existentialistes. Ils ajoutaient pourtant que la grandeur de l’homme était justement de lutter contre le non sens . Mais que peuvent les hommes au milieu de tant d’horreurs : Auschwitz, le Goulag, le Soudan? Cependant, les existentialistes écrivaient au café de flore .Ils y donnaient sens à leur existence.

 


 

III) Le mal - retour sommaire

 

Le mal pose une question plus évidente que jamais. Sa solution serait dans l'abolition du mal. Mais, dans nos existences, Dieu  se rend présent par  l'acquiescement de nos libertés à travers une réelle et toujours actuelle absence qui provoque notre souffrance.

 

Si tout est manifestation et appel de Dieu, tout est signe de la présence divine. Mais cette signification est imparfaite.Il y a des tremblements de terre, les famines et les guerres. Il y a la mort. Si l'on considère Dieu comme l'Etre parfait, extérieur à sa création on peut se demander comment  il a pu commettre  une création tellement hantée d'horreur et de souffrance ? ""Quel Dieu a pu laisser faire cela ?" demande Hans Jonas en parlant d'Auschwitz. Pourquoi tant de deuils et cette immense solitude ?

 

Explication réaliste

 

Pour expliquer la misère des hommes, certaines religions ont allégué un "péché originel" qu'il faudrait expier. Sans doute ne naissons nous pas tournés spontanément vers Dieu. Nous avons à nous convertir. Sans doute aussi l’orgueil, le désir de posséder et de dominer, la luxure ,  accroissent-ils la souffrance des hommes. Mais il est impossible d'attribuer la cause de tous nos malheurs au péché de notre premier père car ce n'est pas lui qui provoque les éruptions volcaniques, les inondations, les raz de marée et la mort. De toutes manières, le péché du premier homme  aurait été commis bien tardivement  dans un univers habité depuis longtemps par la mort et toutes sortes de calamités naturelles.

 

Attribuer la cause du mal à un événement passé comme le péché de notre premier père, c'est rapporter notre situation actuelle à ses dimensions historiques virtuelles au mépris de son origine présente. Or le mal dont nous souffrons n'est pas la seule conséquence d’un péché passé. Ici et maintenant, il exprime la distance infinie qui nous sépare de notre Créateur. Saint Augustin l'a merveilleusement exprimé au début de ses Confessions: « Fecisti nos ad Te (Deus), et inquietum est cor nostrum donec quiescat in Te". [1] C'est ici et maintenant que nous souffrons de l'absence de Dieu et rien, jamais, ne nous satisfera pleinement. Dieu ne nous est aujourd'hui présent que dans son absence. Comme il en va dans les relations d'amour entre un homme et une femme,  il nous est réellement présent et réellement absent dans le même mouvement. .

 

Nous voici renvoyés au merveilleux livre de Job qui, dans sa détresse, met Dieu en procès. Job affirme n'avoir rien mérité des fléaux qui l'assaillent. Ses bœufs et ses chameaux ont été massacrés ou volés, ses brebis foudroyées, ses enfants ont péri sous les ruines de leur maison abattue par l'ouragan. Et comme Job louait Dieu dans son malheur, Satan obtint de Dieu qu'il fut en outre couvert d'ulcères et provoqué par son épouse qui lui suggère de maudire Dieu. Mais il refuse et voici que trois amis viennent lui rendre visite. Ils prétendent lui démontrer qu'il est justement châtié. Job, cette fois, se défend. Mais à la fin,, Elihu, un quatrième qui s'était tu jusqu'ici commence par défendre Job. Celui-ci est innocent en effet. Mais cette innocence lui donne-t-elle un droit quelconque contre Dieu? "Dieu dépasse l'homme. « Pourquoi le chicanes-tu parce qu'il ne te répond pas mot pour mot" [2] Finalement Dieu lui-même vient mettre Job à sa place. Celui-ci a-t-il créé les étoiles, la mer et tous les animaux? Les nombreux malheurs du monde permettent-ils de mettre en question le créateur de tant de merveilles? Finalement, Job avoue que ses propos sont insensés. J'ai parlé "sans intelligence de merveilles qui me dépassent et que j'ignore"(Job 42, 3)?

 

Actualité du mal

 

Revenons aux perspectives précédemment développées. La création est parole de Dieu qui nous invite actuellement et en toute occasion à répondre à son amour par notre propre amour. Cette parole exprime distance et proximité: la distance car s'il n'y avait aucune distance, il n'y aurait non plus rien à dire ni à faire. Mais Dieu, qui est proche pour ceux qui l'écoutent et le découvrent en toutes choses est plus lointain que la plus lointaine des galaxies.

 

Dieu qui nous est déjà présent n'est en rien auteur des maux qui signifient à la fois son absence et une invitation à la combler. Par ceux dont il emplit le coeur et qui donnent sens aux travaux de beaucoup d'autres, il atténue les manifestations du mal. Dans leur charité, ces hommes trouvent le courage et la force d'affronter la douleur, la solitude et la mort.  Ils  témoignent par leur manière d'affronter la mort que la vie est victorieuse en eux. C’est leur courage qui donne sens à l’histoire.

 

Avant son premier instant notre conscience n’existe pas. Peu à peu, cependant, à mesure qu'elle se développe , elle se donne une représentation du réel. Dans ce mouvement, elle peut s'ouvrir à la présence de Dieu mais l'absence et l'éloignement de Dieu sont au même moment inévitables puisque nous devons nous construire à travers l'acquiescement de nos libertés. Tout passe. Nous passons aussi. A la mesure de notre oui, nous pouvons découvrir quelque chose de Dieu qui donne sens actuel à nos existences. Il faut seulement que la foi nous ouvre au monde et aux autres en nous détachant de notre égoïsme. En disant , - en faisant - oui, quelles que soient les conditions de cette réponse, nous donnons sens  tout à la fois au mouvement actuel de notre existence et aux représentations du monde ou de l'histoire. Qu'importe que ce soit dans la richesse ou la pauvreté, la paix ou le combat, la santé ou la maladie. Certains ont répondu du fond d'une grande souffrance.

 

En ce sens, il faut "naître de l'Esprit" et non pas seulement de la chair. Il faut, dans l'histoire, cesser de nous disperser dans la platitude des représentations du passé et du futur Et  nous rendre attentifs à la présence de Dieu toujours actuelle. Il faut faire "oui". Car ceux qui disent et font non ou même ceux qui ne disent pas oui, tout occupés de leurs intérêts, de leur pouvoir ou de leur jouissance,  s'enferment dans le non sens et renforcent le chaos de l'histoire. A cause de leur "péché" ou simplement de leur distraction, l'obscurité du monde dans lequel Dieu n'a pas achevé de se manifester à notre mesure, est rendue plus opaque.

 

Toutes les questions ne sont pas éclairées pour autant car pourquoi certains souffrent-ils tant. L'absence de Dieu, en effet, s'inscrit dans nos corps: lorsque nous avons faim, c'est en réalité de Dieu que nous avons faim. lorsque notre corps souffre, c'est de l'absence de Dieu qu'il souffre. Un soldat allemand avait  compris cela dans l'enfer de Stalingrad : "A Stalingrad, le choix de s'en remettre à Dieu signifie en nier l'existence. écrivait-il à son père pasteur protestant. Je dois te le dire mon cher papa et j'en ai doublement de la peine. Dès lors que maman me fut enlevée tu m'as toujours élevé avec la présence de Dieu devant  les yeux et devant mon âme...C'est pourquoi je regrette deux fois ces paroles, puisqu'elles sont les dernières  et qu'après elles je ne pourrai pas en prononcer d'autres pour me repentir.

J'ai cherché Dieu dans chaque trou d'obus, dans chaque maison détruite, à chaque coin de rue, auprès de chaque camarade, quand j'étais blotti dans un entonnoir, et je l'ai cherché même dans le ciel... Et Dieu ne s'est jamais montré, alors que tout mon coeur criait après lui. Les maisons étaient éventrées, les camarades aussi courageux ou aussi lâches que moi. Sur la terre ne régnaient que le meurtre et la faim, du ciel se déversaient les bombes et le feu...Seul Dieu était absent!..." [3] .Plus banalement , il est aussi absent des hôpitaux, des prisons et des foyers désunis. Il est absent dans la solitude de tous ceux qui se replient sur eux-mêmes

 

Dieu, n'aura éternellement jamais fini d'être inconnu car sa réalité est inépuisable. Même si notre mort, un jour, sera vaincue, saint Paul imaginait qu'au-delà,  nous irions "de gloire en gloire" (La gloire de Dieu étant sa manifestation visible dans les récits de l'histoire juive).. Même dans l'éternel aujourd'hui, il y aura toujours un mouvement et un temps. Les philosophes scolastiques le nommèrent "ævum". Nous ne serons jamais Dieu. qui, pour nous, restera toujours l'autre signifié par l'altérité du monde et des autres.

 

Cela dit, la seule réponse valable à la question du mal est  dans l’action qui l'atténue en visant sa suppression. Tant que nous serons en deçà de la mort, nous devrons en assumer les conditions pour les combattre dans l'histoire. Dès lors, le mal est moins dans une violence que nul ne maîtrise que dans le refus de nous y opposer au risque de nos avantages, et  parfois au risque de notre vie.

 


 

IV) Résurrection- retour sommaire

 

                                                                                       

 

La foi en la résurrection est d'abord actuelle: les chrétiens croient que la mort dans les conditions de l ‘histoire  marque  ici et maintenant leur accès à la vie reçue de Dieu. C'est pourquoi  ils en assument  la dureté en répondant aux appels de la vie. Leur foi donne sens à leur existence.

 

Si la réalité nous est donnée actuellement, sa prolongation dans le temps n’a de consistance qu’imaginaire. Chacun d’entre nous ne connaît que le passé qui n’existe plus et l’avenir nous est inconnu . Ce n’est pas demain que nous sommes voués à la mort, c’est ici et maintenant dans le permanent passage du réel. Si donc résurrection il y a, elle doit être ici et maintenant . Cela n’exclut pas  le passage à travers la mort pour accéder à la vie éternelle. Mais  cette foi déborde les champs de notre imagination.

 

Nous sommes ici au coeur de la révélation chrétienne. Il suffit pour s'en convaincre de lire les premières prédications des Actes des apôtres: Toutes portent sur l'annonce de la résurrection: "Cet homme que vous avez crucifié, ...Dieu l'a ressuscité" proclame Pierre dans son premier discours. (Actes des apôtres,II, 23-24). Et Paul dans la première épitre aux Corinthiens: "Je vous ai donc transmis tout d'abord ce que j'avais moi-même reçu à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les écritures, qu'il a été mis au tombeau , qu'il est ressuscité le troisième jour ..."( ch. XV, 3) [4]

 

Les  chrétiens. ne peuvent pas prouver la résurrection [5] et ils doivent reconnaître qu’ils n’y ont aucun droit. Mais c’est leur espérance d’accéder à la vie éternelle. l’L’essentiel est pour eux d’y accéder aujourd’hui sans que leur attention présente se détourne des conditions de la venue de Dieu. La foi nous plonge donc dans l’histoire des hommes. Les saints qui vécurent et se donnèrent sans compter dans l’actualité de leur époque ne spéculaient pas sur la possibilité d’un nouveau monde. Y croyant, ils le faisaient. Les chrétiens doivent en effet vivre comme le Christ a vécu. C'est-à-dire aussi mourir comme il est mort au coeur de leur vie quotidienne. A cette  condition ils accèdent à cette vie dont Jésus a vécu et qu'a manifestée sa résurrection."Si le grain ne tombe en terre et ne meurt, il demeure seul ; s'il meurt il porte beaucoup de fruit". (Jean 12, 24). En ce sens, le Christ est premier né de la création. Ou bien encore; comme l'écrit Paul, il est la tête de l'Eglise dont les croyants sont les membres.

 

Il faut relire ici l'épître de Paul aux Romains : "  Nous avons été mis au tombeau avec lui (Le Christ) par le baptême qui nous plonge en sa mort afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la Gloire du Père, nous menions semblablement nous aussi , une vie nouvelle. Car si nous sommes devenus un même être avec lui par une mort semblable à la sienne, nous le serons aussi par une semblable résurrection. Nous le savons; notre vieil homme a été crucifié avec lui pour que fût détruit le corps du péché et qu'ainsi nous ne soyons plus esclaves du péché, car celui qui est mort est délivré du péché. Mais si nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui" (Romains 6, 4-8).

 

Il n'y a rien de compliqué dans ce texte. Il n'est pas nécessaire d'être cloué effectivement  à une croix pour en vivre la vérité car c'est la vie quotidienne qui nous crucifie au monde: crucifiés tous ces gens levés tôt qui s'engouffrent chaque matin dans les bouches du métro pour s'atteler au même travail; crucifiés les responsables de la politique et de l'économie mangés par leurs occupations précises; crucifiés les malades et les prisonniers, les vieillards et les infirmes. Ils sont avec le Christ si, portant ainsi leur croix, ils vivent un amour semblable au sien; aujourd'hui même,  dans la mesure où ils disent et font oui, ils vivent une vie de ressuscités,  la vie éternelle. Paul précise: "... puissé-je ne me glorifier que dans la croix de Notre Seigneur Jésus- Christ par laquelle le monde est à jamais crucifié pour moi et moi pour le monde "'(Galates, VI, 14). Car si nous sommes crucifiés au monde, celui-ci nous est aussi crucifié quand nous refusons la complicité de son péché, de ses bavardages , de ses injustices . Car celui qui refuse le mensonge dérange ceux qui s'y installent et ils le mettent à mort. Et de même celui qui lutte pour la justice, ou pour la vérité ou pour le respect de tous, ou pour la liberté. Il existe beaucoup de manières de mettre à mort les gèneurs . 

 

On découvre ici l'originalité du christianisme dans sa différence avec les autres formes de la religion: le judaïsme qu'il achève dans les deux sens du mot "achever", (certains préfèrent dire qu'il l'accomplit), au delà du messianisme au delà de la loi, au delà de la race [6] ; le bouddhisme qu'il dynamise en engageant positivement  la liberté du croyant; l'Islam qu'il libère d'un texte sacralisé et de l'observance rituelle. . Cette action construit l'Eglise, en même temps qu'elle donne sens à l'histoire en transformant le monde et en le libérant de toutes les formes religieuses  des mythologies de la magie et du poids des lois et coutumes. (toutefois il ne suffit pas d'appartenir formellement à l'Eglise pour éviter ces déviations et on peut les  éviter  sans lui appartenir formellement)..

 

 

Précisément, c'est l'audace de la foi chrétienne de croire que la mort qui est le dernier mot de l'existence terrestre, marque aujourd'hui le commencement de la vie authentique. Encore faut-il ne pas se méprendre. C'est aujourd'hui, déjà, que nous sommes invités à opérer ce passage."Nous avons été ensevelis avec lui (le Christ) par le baptême dans la mort, afin que, comme le Christ est ressuscité des morts par la gloire du Père, nous vivions nous aussi dans une vie nouvelle (Romains VI, 4). C'est donc aujourd'hui que nous sommes invités à vivre éternellement à travers nos occupations historiques: le travail, l'amour, le respect d'autrui, le partage, l'invention  et la lutte contre la mort. De cela, nous pouvons faire l'expérience quotidienne ne serait-ce qu'en voyant des hommes de foi libérés d'eux-mêmes, donnant la vie autour d'eux et vivant  eux-mêmes dans la joie. Nous pouvons aussi mesurer comment le refus de cette ouverture et de cet abandon, nous enferme avec beaucoup d'autres, dans le non sens d'une mort sans issue. C'est une invitation à nous convertir.

 

On peut sans doute tenir qu'il n'est pas nécessaire d'être chrétien pour donner ainsi sa vie. Rien n'empêche personne de s'appauvrir en donnant ses biens à ceux qui en ont besoin et de servir autrui sans se chercher soi-même dans l'exercice de ses responsabilités civiques et professionnelles. Rien même n'empêche de reconnaître Dieu dans ce mouvement comme le fit, par exemple, Etty Hillesum. Jésus lui-même au chapitre 25 de st Matthieu,raconte  l'étonnement, au jugement dernier,  des justes dont il ne dit pas qu'ils étaient ses disciples et auxquels il dira "J'étais nu et vous m'avez vêtu" car ils avaient vêtu des pauvres. Inversement, on peut être formellement d'Eglise et ne pas vivre ce mystère de charité seul essentiel: "Ce ne sont pas ceux qui disent Seigneur! Seigneur! qui entrent dans le Royaume. Ce sont ceux qui font la volonté de Dieu".

 

Mais la question n'est pas ici d'établir des comparaisons entre chrétiens et non chrétiens. Mieux vaut se comparer soi-même à soi-même, selon que, pratiquement, consciemment ou inconsciemment, on mène ou non une vie de ressuscité en assumant la mort dans ses relations au monde et aux autres. Il est certain  que cette foi vécue induit une liberté, une attention aux hommes et aux choses, une disponibilité, un dynamisme et une audace de la générosité créatrice, susceptibles d'éclairer l'existence et de lui donner en même temps paix et joie (Jean 14, 27).

 

La difficulté pour la foi chrétienne, réside ici dans la complexité d'une société en voie de mondialisation. Il y a tant de choses à faire avec si peu d'efficacité prévisible, que, que, sous prétexte de conversion, chacun est tenté de se replier sur lui-même et son entourage familial et professionnel Or il faut s'ouvrir à une réalité dont on n'atteindra jamais les frontières. Quoi qu'on regarde, il faut toujours au même moment, voir au delà. La difficulté pour ceux qui veulent vivre la foi chrétienne en tant que responsables dans les conditions du monde actuel, réside dans la complexité de leurs situations. Il y  a tant de choses à décider et à faire, dans des conditions que beaucoup d’autres imposent, avec si peu d’efficacité prévisible, qu’ il faut choisir, c’est-à-dire aussi exclure. Sans pour autant entrer au couvent sous prétexte de conversion, certains peuvent être tentés de se retirer du jeu. Ils se cantonnent dans les limites de leur entourage professionnel ou familial en cessant de s’ouvrir à des exigences plus lointaines dont ils n’atteindront jamais les frontières. Pourtant à un certain niveau de responsabilité, les décisions d’un seul engagent les existences de beaucoup d’autres. Celui-ci ne peut donner sens à ses décisions sans tenir compte des éventuelles décisions, amicales ou hostiles, collectives ou personnelles de ses partenaires ou adversaires. Il doit aussi tenir compte des lois et des contraintes (quitte à y résister) et parfois affronter la violence de la société. Jusqu’à quel point sans donner des armes à la malveillance ? omment servir la justice, sans haine mais avec fermeté ? Comment secourir les pauvres sans anesthésier les faibles ?  A chacun d’en décider , selon ses moyens, au gré de sa santé, de ses goûts, de son expérience et de sa générosité.

 

 

V) UNE TRADITION COMPLEXE - retour sommaire

 

La résurrection est l'événement fondateur du christianisme. Mais il fallait en développer les conséquences sur  ce qu'il révèle de Dieu et sur la manière de vivre dans les conditions de l'histoire.

 

La Résurrection est le point sur lequel l'expression de la foi chrétienne et celle du sens de l'existence, se rejoignent car, d'une part, les hommes vivent, veulent vivre et désirent vivre mieux. D'autre part chaque seconde qui s'ajoute  à leur existence, lui est aussi enlevée. Actuellement, ils vivent en mourant et meurent en vivant. C'est dans ce mouvement de tous les instants qu'ils s'ouvrent au mystère de l'inconnu que nous avons nommé Dieu.

 

Depuis bientôt deux mille années, des théologiens ont voulu exprimer la foi chrétienne à l'usage de leurs contemporains. Ils le firent, d'une part à partir de l'Evangile en exprimant  leur foi dans la Résurrection du Christ et de la lecture de l'Ancien Testament qui en avait préparé la compréhension. Et d'autre part ils se faisaient comprendre à partir de ce que vivaient et pensaient ceux auxquels ils s'adressaient dans leur propre culture...Aujourd'hui la mentalité moderne, au terme de  l’évolution précédemment décrite, imprégnée d'esprit scientifique et technique, se méfie de toutes les formes de dogmatisme: nul ne peut plus croire à une "vérité" qu'il serait impossible de mettre à l'épreuve, simplement parce qu'une autorité la lui enseigne au nom d'une tradition , le foisonnement des communications et des relations entre tous les pays du monde, oblige chacun, chrétien ou autre, à confronter pour son propre compte, ses convictions religieuses à celles des autres, hindouiste, bouddhiste, musulman, incroyant, en fonction de ce qu’ils vivent.

 

S'il en est ainsi, on comprend qu'il soit téméraire de prétendre exprimer en quelques pages l'essentiel de la foi chrétienne chargée d'un tel poids de traditions.. Nous n'avons pas cette prétention. Il s'agit ici seulement, de dégager l'essentiel du message chrétien. Car il a fallu que s'accordent les membres de l’Eglise sur l'expression de leur foi. A travers l'unité de cette expression  celle de l'empire lui-même était en cause. Les évêques membres des conciles en discutèrent en termes abstraits, empreints d’un « réalisme » qui ne sont plus de notre époque. [7] Néanmoins, l'Eglise propose encore de nos jours une expression de la foi en Dieu Père, Fils et Saint Esprit. Elle parle encore d'incarnation et de rédemption des péchés. Comment des hommes marqués par l'esprit des lumières et la plupart du temps matérialistes, - même quand ils se disent croyants, - peuvent-ils  ajouter foi à ces traditions c'est-à-dire leur donner sens par rapport à leur vie quotidienne et donner sens à leur vie quotidienne par rapport à elles .

 

Pour éclairer ces questions, nous nous référerons aux sources même de la théologie chrétienne,  c'est-à-dire aux textes du Nouveau Testament avec lesquels s’achève la « révélation ».Comme nous l'avons exprimé dans les pages qui précèdent, la Résurrection de Jésus, signe de la nôtre, occupe le centre de la bonne nouvelle évangélique. Mais son annonce s'inscrit dans l'histoire juive qu'elle achève en transformant ses manières de voir Dieu. Celui-ci, reconnu dans la résurrection de Jésus, devient pour les chrétiens Trinité. Au même moment et dans le même mouvement, il s'incarne et il manifeste notre rédemption. Que peuvent aujourd'hui signifier ces propos?

 

VI) TROIS FOIS 1 font 1       (la trinité) - retour sommaire

 

                                                           

 

Les musulmans accusent les chrétiens d'idolâtrie. Ils ont souvent raison. Mais l'’idoâatrie est dans l'illusion du croyant, non pas en Dieu qu'il adore.

 

Tous ceux qui ont jadis fréquenté des cours de catéchisme se souviennent de la leçon sur la Trinité: Il n'y a qu'un seul Dieu. Mais il y a trois personnes en Dieu, elles sont égales entre elles : Le Père est Dieu, le Fils est Dieu, Le Saint Esprit est Dieu. Ne sont-ce donc pas  trois Dieu ? Les musulmans le pensent. Ils en concluent que les chrétiens sont idolâtres. Ils pourraient même préciser: polythéistes.. Mais non car ces trois personnes ne sont qu'une même nature. Il n'y a qu'un seul Dieu. Ces principes étant posés, les théologiens se sont livrés à une gymnastique intellectuelle  dont il n'est pas ici question de faire l'inutile description. [8] C'est un mystère nous disait-on. Mais comment un bouddhiste ou un musulman pourraient-ils y croire? Le premier ne nie pas l'existence de Dieu mais  il préfère se taire. Le second est scandalisé. Il nous faut au moins comprendre ce que nous disons,

 

Dans la tradition hébraïque.

 

Pour les chrétiens, tout commence à l'événement de Pâques. Mais cet événement fut d'abord compris dans les perspectives juives. Depuis l'origine, en effet, les Hébreux croyaient entretenir avec Dieu des relations familières.  Ils étaient son peuple et il était leur Dieu. Celui-ci contrôlait leur histoire. Il avait appelé Abraham et ses descendants à quitter la Mésopotamie. Il les avait libérés de l'esclavage égyptien et leur avait donné la terre promise. Quand ils trahissaient son alliance, ils étaient punis et récompensés quand ils se convertissaient. Par le moyen des prophètes, il leur faisait connaître ses volontés. Du fond de leurs coeurs,  selon certains psaumes, ils désiraient ardemment le voir.

 

"Mon âme a soif du Dieu vivant, quand le verrai-je face à face"?

"Comme le cerf gémit après l'eau vive, ainsi soupire mon âme vers toi"

 

 A les en croire, cependant, ils n'en voyaient que la trace, le signe. Encore n'était-ce, pour le prophète Elie, non pas à la façon d'un ouragan comme ce fut le cas au Sinaï quand fut promulgué le décalogue,  mais comme une  brise légère (I Rois 19, 9-12). Plus généralement,  les Juifs croyaient qu'au moment où leur peuple quitta l'Egypte grâce à un miracle, la Gloire de Dieu  avançait comme un signe à la tête de leur long convoi, le jour sous la forme d'une nuée, la nuit sous la forme d'un feu.(Exode 13, 21). La Gloire était signe sensible de la présence divine.

 

Dans la ligne de leurs pères, quand les apôtres virent Jésus ressuscité, ils comprirent qu'il manifestait en son corps cette Gloire qu'avaient vue leurs pères: L'Evangile de Jean en place l'annonce dans la bouche de Jésus aussitôt après le départ de Juda du cénacle, au commencement du "discours après la Cène".

                    Quand il fut sorti (du cénacle, Jésus dit:

"Le fils de l'homme a été glorifié

               et Dieu a été glorifié en lui. Si Dieu a été glorifié en lui

Dieu aussi le glorifiera en lui-même

                  et il le glorifiera bientôt". (Jean 13, 31-32).

 

Jésus étant glorifié à Pâques, les croyants crurent voir en lui la Gloire de Dieu, c'est-à-dire, dans les perspectives juives, ce qui était visible de Dieu pour les hommes. C'était de façon déconcertante car, tandis qu'allait commencer sa passion, Jésus , trahi par un apôtre et bientôt abandonné par tous,  n'avait rien de glorieux. En le voyant les siens ne voyaient qu'un homme au comble de la solitude. "Montre nous-le Père et cela ,nous suffit" lui dit bientôt Philippe (Jean 14, 9).Et Jésus de répondre " Si vous me connaissez, vous connaissez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez et vous l'avez vu... Depuis si longtemps je suis avec vous et tu ne me connais pas, Philippe! Qui m'a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire: montre-nous le Père. Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi?".

 

 Au coeur de la foi chrétienne

 

Nous voici au coeur de la foi chrétienne: voir Dieu, le "Père" de Jésus  sous les traits du plus faible des hommes toujours à portée de notre regard, de notre ouverture de coeur et de notre générosité.(Jean, 14, 9-10). Le père de Jésus et le nôtre ( Jean 20, 17) se manifeste à nous par Jésus . Nous le voyons en Jésus même si, de fait, nous ne voyons qu'un homme: En Matthieu 25 Jésus déclare que tout ce que nous faisons au plus petit d'entre les siens, c'est à lui que nous le faisons. Si c'est à lui, c'est donc aussi à Dieu, à ce Père qui est plus grand que Jésus, qui connaît des choses ignorées par Jésus, mais qui, cependant, nous est rendu visible en Jésus et,  au-delà, en tout homme. Il n'y  a rien a voir ni à demander en dehors ni en plus. Dieu s’est rendu visible, par la foi, en Jésus. Il n'y a rien d'autre à voir que des hommes.  Nous sommes déjà en plein "mystère de l'incarnation"..

 

Telle est en Jésus, la première "personne" reconnue de la Trinité. Que signifie ici le mot "personne" sinon que Jésus est né, qu'il a vécu parmi d'autres personnes qui l'ont aimé et qu'il a aimées, dont certaines aussi l'ont haï et qu'il a aussi aimées. Il était libre et d'abord de lui-même. Sa liberté, comme celle de tout autre, était conditionnée par son appartenance à une famille et à un peuple. Cependant il a vécu mystérieusement dans l'intimité de Dieu dont il montrait le chemin et il invitait ceux qui l'entouraient à suivre ce chemin. Ce faisant il a mis en question les siens si radicalement qu'ils l'ont crucifié. Mais Dieu l'a ressuscité, manifestant  ainsi sa Gloire. En fait, ‘cette Gloire habitait Jésus depuis son origine. Mais c'est à Pâques qu'elle devint manifeste à ses disciples. Encore avaient-ils la foi pour la voir au-delà de tous les signes sensibles.

 

Il est presque impossible de parler de ces choses dans la mesure où celui qui parle n'en fait que bien faiblement l'expérience et en parle à des gens qui n'en font eux-mêmes qu'une bien lointaine expérience. Si l’on risque une parole à ce sujet, voilà que maints psychologues ou psychanalystes trouvent des explications rassurantes  au risque d'enfermer celui qui parle  dans la platitude de ses représentations. Mais comment savoir s'ils n'ont pas souvent raison? Et dans quelle mesure? Nous vivons tous si loin de ce Dieu Père de Jésus et le nôtre, pourtant si proche de nous !  Ceux qui s'en rapprochent le plus n'en parlent que rarement et peu., même s'ils sont plus nombreux qu'on croit dans  les foules de nos cités et de nos campagnes.

 

Peut-on encore utiliser le mot Père pour parler du Dieu des chrétiens? Comme tous les mots dont on fait usage à propos de Dieu, celui-ci trahit ce qu'il signifie car les pères de la terre ne le sont pas comme Dieu l'est pour nous. Cependant c'est le mot dont s'est servi l'Evangile et que transmet la tradition chrètienne. Nous en ferons donc usage. Il désigne ce Dieu auquel nous renvoie Jésus en nous disant qu'il est son Père et le nôtre. On peut dire en ce sens que Jésus nous renvoie au Père qui est la première personne de la Trinité dont lui-même est la deuxième.

 

 Pourquoi première personne? Parce qu'il est présent à l'origine actuelle de toutes choses et que Jésus lui-même avoue ignorer ce que seul connaît son Père. Il le désigne comme plus grand que lui (Jean, 14, 28). Pourquoi le nomme-t-on "personne" et en quel sens? Certainement pas au sens où nous parlons d'une personne humaine, serait-ce celle du Christ. Une personne humaine n'existe que dans sa relation à d'autres.  Or l’existence de Dieu ne dépend pas de la nôtre. Entre lui et la création, la distance est plus vaste que celle qui nous sépare de la plus lointaine galaxie.. Est-il pour autant un sujet ? A strictement parler, non, dans la mesure où nous ignorons presque tout de lui. Nous ne pouvons pas dire que Dieu est bon, par exemple, sans avouer que nous ne connaissons de bonté que la nôtre, disait Thomas d'Aquin? Peut-on même dire qu’il est ? Non car Il n’est pas comme nous sommes.

 

Cependant, dans la mesure où il est Créateur toujours agissant de personnes, on peut bien le considérer comme personnel . De même, s'il suscite et appelle notre liberté, il faut le dire libre. De même, s'il suscite notre amour, il faut bien aussi qu'il soit lui-même amour. Mais, comme le dirait Saint Thomas d'Aquin, il n'est pas libre comme nous le sommes car rien ne le conditionne, lui dont viennent toutes choses. Si en nous créant ici et maintenant il appelle et suscite notre liberté sans la contraindre aucunement ,et si, nous aimant, il attend de nous notre amour, on peut bien dire qu'il est lui-même libre. Mais nous n'en savons rien de plus sinon à la mesure de notre expérience et de sa mystérieuse  présence. [9]

 

Au commencement toujours actuel de l'histoire, dit le prologue du quatrième Evangile, est le Verbe de Dieu, sa parole. Il est auprès de Dieu comme la parole, même si elle n'est pas la bouche, est auprès de la bouche qui la prononce et dont elle sort. Mais en Jésus, cette parole est devenue, dans la chair, un signe du dépassement de la chair, l'accomplissement  et la clef de tous les signes. Jésus est "le chemin, la vérité et la vie". Il nous signifie Dieu, à notre mesure finie. <deDieu qui est amour, il manifeste tout ce que, dans notre foi,  nous pouvons voir et comprendre et il n'y a rien d'autre à voir ni à comprendre.

 

Ainsi Jésus fut-il reconnu comme celui en qui le Père se manifeste et, dans la foi, cette manifestation est toujours actuelle. Nous n'allons au Père (consciemment ou non)  que par notre résurrection de tous les jours qui nous demande d'assumer notre croix de tous les jours. Pour nous, croyants, c'est en référence à Jésus ressuscité et à tous ceux que, consciemment ou non, nous aimons. Il n'y a pas d'autre façon de reconnaître Dieu, dans l'actualité de notre histoire,  sinon par le mystère de Jésus qui, pour cette raison, est reconnu comme Incarnation de Dieu  Ce n'est pas là une question théorique, mais pratique: elle engage nos actes avant d'engager nos idées.

 

Jésus ressuscité n'est pas visible parmi nous et le Père ne l'est pas davantage. Cependant c'est aujourd'hui que nous vivons en présence du Père, une vie de ressuscité en assumant les conditions de notre vie mortelle. C'est aujourd'hui que nous recevons du Père la vie qui fut manifestée (devinée !) en Jésus ressuscité. En ce sens, Dieu nous est personnellement présent : 'Intimior intimo meo" écrivait Augustin , plus intime que mon intimité. C'est la vie de l'Esprit. 

 

Dans quel sens cet Esprit du Père et du Fils - (mais le mot Esprit n'a pas le même sens selon qu'il est du Père ou du Fils, (nous allons le voir)- peut-il être appelé personne, la troisième de la Trinité ? Je l'ignore . Toujours est-il qu'aujourd'hui la foi me donne accès à la présence de Dieu dans la vie que manifesta le Christ ressuscité. L'Esprit me rend présent au Père et au Fils.: "Si vous m'aimez, dit Jésus, vous garderez mes commandements, et moi je prierai le Père, et il vous donnera un autre Défenseur pour être avec vous:  l'Esprit de vérité, que le monde ne peut pas recevoir, parce qu'il ne le voit ni ne le connaît. Mais vous le connaissez, parce qu'il demeure chez vous et qu'il sera en vous (Jean 14, 15-17).Ainsi l'Esprit est-il en nous. "Encore un peu de temps et le monde ne me verra plus, mais vous, vous me verrez, parce que je vis et que vous-mêmes vivrez. En ce jour là, vous reconnaîtrez que je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous. Qui a mes commandements et les garde, c'est celui-là qui m'aime, et qui m'aime sera aimé de mon Père, et moi aussi je l'aimerai et me manifesterai à lui"(Jean 14, 19-21).

 

Ainsi connu, Dieu n'a presque plus rien de commun avec les représentations que s'en donnaient les  juifs. Il n'est plus le Seigneur tout puissant qui guida les Hébreux au désert où il leur distribuait la manne et les guidait dans leurs démêlées sanglantes avec les habitants de Palestine. Créateur, certes, (mais pas comme un potier), il  ne récompense plus son peuple (ni les autres) par des victoires. Il ne le punit pas par des défaites. Il est Dieu, ici et maintenant, à Stalingrad et à Auschwitz, et à l'agonie même de Jésus, aussi bien que dans les familles heureuses. Il ne se met pas en colère. Il ne se repent pas. Il ne sauve physiquement aucun de ses adorateurs. En tout, au delà de tout, Il est l'Inconnu que Jésus nomma son Père et le nôtre. Nul ne le connaît sinon à la mesure de sa foi et de sa générosité.  Jean écrit qu'il est amour. Nous croyons qu'il manifesta sa Gloire en ressuscitant Jésus que, dans les perspectives judaïques, il a fait Christ, Messie et Seigneur: un point final et un commencement, l'alpha et l'oméga, car il n'y a rien à attendre au-delà et tout est à faire, aujourd'hui.

 

VII)  DIEU FAIT HOMME?            (l’incarnation) - retour sommaire                                         

 

Il ne faut pas considérer l'incarnation comme une descente parmi les hommes de Dieu extérieur au monde. Il faut la comprendre à partir de la résurrection de Jésus: c'est en  livrant leur vie dans les conditions du monde et de l'histoire que les hommes ressuscitent en toute circonstances  à l'éternelle vie de Dieu.

 

Jésus fut cet homme  fidèle aux exigences de l'amour (et aussi de la liberté, de la justice et de la vérité...) dans lesquelles il reconnaissait l'appel et la manifestation de Dieu son Père, jusqu'à en mourir sur la croix. Il fut condamné par quelques uns de ceux auxquels il annonçait le chemin du salut et dont, ce faisant, il dérangeait les traditions et les conceptions religieuses et sociales. Ils se jugèrent eux-mêmes en le faisant crucifier. [10] Le jour de Pâques, ses disciples le crurent vivant. . Ils reconnurent en lui la puissance de Dieu comme leurs pères, jadis, l'avaient reconnue dans la "Gloire" qui guidait leur peuple. Jésus rendait ainsi Dieu mystérieusement visible dans la chair de l'histoire. Il était l'incarnation de Dieu.

 

L'événement

 

 C'est à partir de cette foi en la résurrection, que s'est développé l'expression de la foi chrétienne. En ce sens, le christianisme est né le matin de Pâques. Selon le récit du quatrième évangile, Jean avait suivi Pierre  dans le tombeau vide. Il entra. "Il vit et il crut"(Jean 20, 8). Que vit-il sinon ce qu'aurait pu voir n'importe qui: des bandelettes posées à terre et le suaire roulé à part. Mais bien au delà de ce qu'il vit, il crut. Que signifie ici le verbe "croire"? Nul ne peut répondre à cette question si ce n'est à partir de sa propre foi, dans l'Esprit qui l'inspire. Pour le croyant la vie reçue de aujourd'hui Dieu est plus forte que la mort qui emporte sa vie charnelle .A condition que je donne ma vie comme fit Jésus je la reçois neuve à tout instant.

 

Pour ceux qui croient à la résurrection, cet "événement" ne peut pas être compris comme une sorte de"Happy end" accidentelle et bien venue, une revanche divine contre les pharisiens et Pilate, Juifs et païens complices au cours du procès de Jésus. Mieux vaudrait considérer cette résurrection comme la conclusion de la vie publique de Jésus jusqu'au bout fidèle à son Père, traqué par ses ennemis et trahi par un disciple. Mais, beaucoup plus radicalement, selon les Evangiles attentifs à souligner le rapport entre l'événement et ce qu'ils considéraient comme des prophéties de l'Ancien Testament, c'était l'aboutissement de la Bible, ce au-delà de quoi il n'y avait plus rien à dire mais seulement à vivre.

 

Ne peut-on pas dire plus encore? Dans la mesure où cet événement trouve un sens dans l'existence de tout homme qu'il éclaire, sa signification déborde infiniment les trois jours de "la passion" qui occupent une si grande part des récits évangéliques. Elle déborde même la signification de l'histoire d'Israël qui trouve ici son accomplissement. Au centre de l'histoire humaine, elle concerne l'existence de tout homme venant en ce monde car tous, désirant vivre ici et maintenant, sont soumis aux conditions de la vie mortelle. Ils sont tentés de s'attacher aux apparences de la vie et de fuir la mort en laissant les autres en porter le poids. Celui qui croit en la résurrection, celle du Christ et la sienne, s'ouvre aux exigences de l'amour de Dieu reconnu en toutes circonstances à travers les autres et les choses elles-mêmes. "Donnant sa vie, dans la foi, pour ceux qu'il aime" comme dit l'Evangile il manifeste à sa mesure la gloire de Dieu.

 

Le christianisme d'aujourd'hui est loin d'apparaître clairement comme vérité de toute existence humaine. Nul en effet ne le voit qu'à travers la double limite de lui-même et des chrétiens qu'il rencontre. Cependant, nous pouvons déjà y reconnaître une vérité pour tout homme venant en ce monde. En cela nous serons fidèle au texte même des Evangiles, et spécialement du quatrième, dans lequel Jésus se présente lui-même comme "Lumière du monde".. Il ne dit pas lumière de la Judée, ni de la Galilée, ni d'Israël ou de l'Europe et moins encore des "catholiques: "Qui croit en moi, ce n'est pas en moi qu'il croit, mais en Celui qui m'a envoyé. Moi, lumière, je suis venu dans le monde pour que quiconque croit en moi ne reste pas dans les ténèbres. Si quelqu'un entend mes paroles et ne les garde pas, ce n'est pas moi qui le juge; car je ne suis pas venu pour juger le monde mais pour le sauver" (Jean 12,46-47, voir aussi 3, 16-18, - 8, 12.- 10, 36 - 12,31).Ces paroles touchent aussi bien les savants modernes que les pauvres de l'ancienne Galilée, les  Japonais que les Américains car, pour les comprendre, il suffit de vivre, de vouloir vivre, de se reconnaître mortel et de s'ouvrir à leur vérité.

 

La résurrection découvre ici son sens d'incarnation. Car, pour des croyants, c'est la vie qui déjà donne sens à ceux qui, pour la donner, acceptent  et parfois choisissent de mourir. Ici et maintenant, il faut donc choisir la vie sous toutes ses formes en aimant, en partageant, en inventant, en créant, dans tous les domaines de la vie privée ou publique. Tous les domaines de l'existence, partout où se rencontrent les hommes ou la nature,  sont les lieux de la rencontre avec Dieu. Le mystère de l'Incarnation nous plonge ainsi dans les combats du monde 

 

La croix trouve ici sa juste place. En toutes les situations en effet, il s'agit de ne se fermer sur aucune forme de l'idolâtrie qui consiste à ne chercher que soi-même en toutes choses ou toute personne dont on fait une idole. Il faut se rendre disponible en se libérant de ses intérêts, de ses craintes, de ses habitudes et de ses préjugés. Non pas qu'on n'en soit pas habité, mais il ne faut pas s'en faire esclave. Il faut refuser toute haine malgré des sentiments dont on n'est pas entièrement maitre ,, toute idée de vengeance malgré les possibilités qu'on a de l'exercer, toute incompréhension même si l'on ne parvient jamais à tout comprendre.

 

Dès lors, selon saint Paul qui s'adressait aux Galates, il n'y a plus ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme. ( Galates III, 28). Non pas que ces divisions toujours actuelles de l'humanité puissent disparaître d'un seul coup, mais les croyants qui en assument les contraintes avec le courage de leur foi, en libèrent un tant soit peu la société. A travers tout ce qui divise les hommes, ils reçoivent la vie de Dieu en donnant la leur. Le détachement dont ils font preuve  et que symbolise la croix est à la fois expression de l'amour de Dieu et source de paix et de joie.

 

La conversion des attitudes

 

On peut souligner ici la conversion des attitudes à laquelle invite cette conversion du coeur. Pour ceux aux yeux desquels Dieu est extérieur au monde et à l'histoire, les hommes et le monde sont aussi extérieurs les uns aux autres. Les relations des hommes entre eux ou avec la nature sont enfermées dans l'espace clos du monde fini et de l'histoire. C'est là qu'à travers des alliances, des tensions et des luttes, plus ou moins conscientes chez ceux qui en profitent chacun est appelé à se transformer en transformant le monde à la mesure de ses moyens. Ce qu’il importe de souligner ici, c’est, en deçà des innombrables représentations de l’histoire qui peuvent commander ces attitudes, l’actuelle conversion du coeur de celui qui croit en la résurrection. Car la principale illusion, pour lui, c’est de confondre la réalité avec les images qu’il s’en donne sans voir la conversion de l’amour à laquelle il est appelé. La révolte qu’il doit apaiser en lui-même n’est pas d’abord d’ordre social ou politique, c’est d’abord celle de l’’ignorance et de la haine d’autrui.

 

Pour la liberté de celui qui agit, les limites de son intervention peuvent prendre trois formes : les illusions, la révolte ou la résignation. Ce sont ces limites que transforme sans les supprimer la foi en la résurrection. Les illusions d'abord: Celui qui croit en la résurrection n’a pas besoin de se faire illusion. Il reçoit la vie comme elle se présente et il répond aux appels qu'il y reconnaît selon ses moyens et ses responsabilités. Il ne s'étonne pas d'être limité dans ses relations au monde et aux autres face au mystère qu'il ne domine pas car c'est le mystère même de Dieu. Il ne se résigne jamais car, ne pouvant faire tout ce qu'il souhaiterait pouvoir faire, il en fait au moins le plus possible, selon ses moyens, dans la paix de son coeur. Dans  les réussites comme dans les échecs de son histoire, la seule chose qui importe à ses yeux est de vivre aujourd'hui l'éternité de Dieu. Chacun le fait  à sa propre mesure. Si certaines révoltes ou certaines violences sont parfois nécessaires, c'est toujours dans le respect de Dieu reconnu dans autrui. Gandhi l'a pratiqué dans sa lutte contre les Anglais pour la libération des Indes. Bien des exemples en font foi au cours de la dernière guerre mondiale comme celui de l'abbé Franz Stock aumônier allemand des prisons françaises ou celui du général Paris de Bollardière, alors chef d'un groupe de maquis dans les Ardennes [11] . La résignation, enfin, ne doit pas être confondue avec le courage d’accepter l’inévitable. On l’accepte en effet. Mais c’est toujours comme le point de départ d’une attitude d’amour.

 

.Celui qui croit au Dieu de la résurrection en est libéré de ses illusions, de sa révolte et de sa résignation.. En toutes circonstances, il s’ouvre, au-delà d’elles, au mystère de Dieu qui est aussi son propre mystère. Non pas qu’il puisse supprimer les illusions, la résignation et la révolte mais il refuse de s’y installer, et, retournant, convertissant, son attitude, il ne cesse de s’y opposer en lui-même et chez les autres.C’est ainsi qu ‘il reconnaît la présence de Dieu dans l’actualité de son existence. On mesure ici à quel point la foi en la résurrection commande la compréhension de l'incarnation: présence au monde de chacun pour trouver Dieu dans ses relations à tout et à tous, présence de Dieu à chacun par ses rencontres de tous et de tout. C'est le mystère même de chaque existence. Il englobe toutes choses, la beauté des paysages et la misère des pauvres, l'obéissance aux chefs et le respect des subordonnés ou des ennemis eux-mêmes, l'amitié et la solitude, la maladie et la santé. "Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, déclarait Saint Paul, faites tout pour l'amour de Dieu" (I Corinthiens, 10, 31).

 

 

 L'Eglise aujourd'hui

 

Aussi longtemps que tous les hommes ne vivront pas conformément à l'Esprit dans la communauté de l'Eglise,  aussi longtemps même qu'ils vivront dans les conditions de la vie mortelle: il y aura parmi eux des différences à assumer, avec les étrangers, entre les riches et les pauvres, les chefs et les subordonnés, les hommes et les femmes, les jeunes et les vieillards, les malades et les bien portants. Il y aura aussi des combats à mener. Il faut bien du temps dans une vie pour se convertir à une charité authentique. Encore n'y parvient-on jamais parfaitement. En deçà de la mort, la perfection de l'amour demeure inaccessible.

 

En attendant, le travail de l'Eglise dans le monde et dans l'histoire, consiste à s’y rendre présente par ses membres [12] . Non pas d'abord par prosélytisme, afin d'accroître le nombre de ses membres, ni même pour se rendre utile à l'humanité (ce qui n'est pas exclus) car la réponse d'amour à l'amour de Dieu est gratuite comme cet amour lui-même.L'Eglise n'a pour but  ni de transformer ce monde qui passe, ni de gagner le paradis. Sainte Thérèse d'Avila n'a-t-elle pas écrit que même si elle se savait destinée à la damnation, elle aimerait Dieu. L'amour n'a pas d'autre but que lui-même ici et maintenant. . Comme l'exprimait le mystique rhénan Silesius "Die Rose ist ohne warum", La rose est sans pourquoi. "Sans pourquoi" aussi toutes les fleurs et toutes les merveilles de la création, l'ampleur des océans, les dunes du Sahara, le visage d'un homme, d'une femme ou d'un enfant aimés. La création souffre les douleurs de l'enfantement et c'est par la gratuité de notre amour pour Dieu que nous avons chacun à l'achever en aimant autrui à travers la multitude des différences qui nous en distinguent.

 

 Dans cet esprit, on peut lire une lettre qu'écrivait Saint François Xavier, , en 1549, à un ami jésuite resté en Indes. Elle est certes marquée par le prosélytisme. Mais elle l'est davantage par l'amour de Dieu reconnu dans les autres et elle exprime bien une exigence de l'Incarnation: " Partout où vous serez, même en passant et dans vos voyages, vous consulterez les gens de bien et les personnes ayant l'expérience du monde, afin de vous instruire à fond, non seulement des actes de nature criminelle et des différentes espèces de vol usitées dans la contrée, mais des usages ordinaires du peuple, de ses préjugés habituels, de ses inclinations, de ses coutumes locales, des formes d'administration, de la pratique judiciaire, des errements de procédure, des subtilités des gens d'affaires, enfin de tout ce qui caractérise la société politique et civile..." [13]

 

Il est clair que ces conseils ne manifestent pas seulement la curiosité de François. Ce ne sont pas non plus les propos d'un ethnologue avant la lettre.Si le jésuite s'intéresse ainsi aux gens qu'il rencontre, c'est afin de connaître leurs problèmes et de les éveiller aux exigences de la foi chrétienne .

 


VIII) SAUVER LE MONDE ? - retour sommaire

 

Le mot "rédemption" est tout à fait étranger à l'esprit hédoniste de la société moderne. Il  tint  une place importante dans  une religion  symbolisée par la croix , centrée sur le refus du péché et la nécessité d'une expiation.  Quel sens peut-on lui donner aujourd'hui?

 

La foi en la rédemption  s'accorde avec le sentiment d'une culpabilité personnelle face à certaines épreuves ou calamités: "Qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu? " entend-on parfois. L'image du Fils de Dieu crucifié comme une victime expiatoire pour nos péchés exprime à l'adresse de ceux qui s'interrogent ainsi la profondeur de l'amour que Dieu leur porte. Elle peut leur donner confiance: si bas que nous soyons tombés et si grande soit notre souffrance, nous rencontrons sa présence.

 

Les dimensions actuelles de la question.

 

On peut d'abord signaler que la question d'un salut personnel, c'est-à-dire de l'accomplissement définitif de l'individu, en ce monde ou dans un autre, s'inscrit elle-même, aujourd'hui  dans l'idée d'un accomplissement collectif donnant sens à l'histoire. Cette conception a eu du moins l'avantage de ramener l'attention des hommes à leur histoire, seul lieu dans lequel ils vivent et puissent donner sens à leurs actes. Ce sens de l'histoire est une idée moderne dans la mesure où, durant des millénaires, les hommes ne disposaient pas des moyens techniques et scientifiques qui auraient permis de lui donner corps. Il leur manquait aussi une "vision". En s'inspirant de Hegel, Marx fit naître chez les exploités de la civilisation industrielle l'espoir de la "société sans classe" qui achèverait l'histoire. Cette idée a fait long feu au point que l'on se demande comment ceux qui la soutinrent ont pu ignorer aussi longtemps la réalité toujours actuelle de la mort. Du moins ont ils élargi la question. Nos contemporains ont quelque idée de faute et de responsabilité collectives. Ils en ont parlé à propos du nazisme en Allemagne. On la retrouve chez certaines personnes à propos  d'événements passés comme les Croisades , l'esclavage ou la colonisation. Au-delà des dimensions individuelles qu'il conserve, le péché a pour nom génocide, intolérance, nationalisme, racisme...

 

Le péché n'est d'ailleurs pas la seule ni même la principale des réalités dont nous attendons d'être sauvés. Les calamités naturelles et la mort ne pouvant pas être imputées à la suprème bonté du Créateur, avaient été portées au compte du péché originel. En croquant la pomme, Adam et Eve avaient précipité l'humanité présente et future dans la misère en ce monde et dans la damnation dans l'autre monde. On ne peut plus parler ainsi aujourd'hui. Il reste pourtant à rendre compte des calamités de l'histoire et de la nature: d'où viennent-elles?  En supposant qu'on puisse répondre à cette question, il reste encore à indiquer le chemin d'un salut qui, en même temps que du péché, nous libérerait de tous les maux.

 

Quelles que soient ses dimensions collectives, la faute conserve ses dimensions personnelles qui nous renvoient à l'actualité de notre existence, ici et maintenant. Pour ceux dont le matérialisme et l'agitation du monde n'ont pas aboli toute "aspiration  morale", elle s'inscrit souvent dans les replis les plus secrets de leur conscience où son souvenir  alimente parfois soit de cuisants remords, soit le sentiment de la vanité de toutes choses.. Face aux perspectives d'une damnation éternelle, en effet, ces pensées deviennent sources d'angoisse quand approche l'heure de la mort. Elles sont souvent accompagnées par un sentiment d'impuissance et d'échec face au caractère irréversible du temps passé et face à l'ampleur des conversions à réaliser:  Mais ces remords, par eux-mêmes, ne donnent aucun sens à l'histoire qu'au contraire ils encombrent. Quand même tous les corrompus et tous les corrupteurs de l'administration et des entreprises seraient entrés à la Trappe afin d'y faire pénitence, en quoi le monde serait-il "sauvé"?

 

Ceux qui auront le courage de feuilleter l'article "rédemption" du dictionnaire de théologie catholique,  y trouveront l'illustration caricaturale de la conception de Dieu plus haut qualifiée de "réaliste". Dieu au, sommet des êtres créés pour sa gloire, a droit à leur respect à travers l'observation des lois de sa création. Le péché, infraction à ces lois, mérite une peine et il appelle une réparation, etc...Au cours des siècles La rédemption fut encombrée d'une métaphysique compliquée. Au XIe siècle, Saint Anselme soutint une théorie selon laquelle la faute d'Adam, infinie parce qu'elle offensait Dieu, appelait une réparation infinie. Mais il fallait qu'un homme en fasse l'expiation. Dieu se fit donc homme pour expier le péché d'Adam. Au XIe siècle, encore, des théologiens parlaient des "droits du démon" et du prix qu'il fallait lui payer pour en neutraliser l'action. Ou bien de sacrifice expiatoire. Jésus crucifié était censé porter sur ses épaules le poids de tous les péchés du monde pour en libérer les hommes.

 

Peu à peu les croyants en vinrent à penser que Jésus les avait sauvés en mourant à leur place sur la croix qu'avaient méritée leurs péchés. Ainsi étaient-ils libérés, à la fois de leurs péchés et de la croix qui s'y trouvait liée. En fait, leur expérience leur montrait plutôt le contraire: ils demeuraient pécheurs et leur existence était pleine d'épreuves autant qu'avant la mort et la résurrection de Jésus. Mais qu'importait la contradiction.

 

Retour à l'actualité du réel.

 

Il faut revenir ici aux perspectives développées plus haut dans les chapitres sur la création et sur le mal. Elles partent du fait que seul l'actuel est réel. Nul n'existe qu'ici et maintenant. Nul ne connaît le réel qu'à partir de son expérience finie, dans le contexte de ses représentations imaginaires qui le renvoient soit à un réel potentiel ( je puis me rendre dans la pièce voisine ou à New-York). soit à des réalités qui furent vécues par d'autres,  soit aux confins rêvés du monde ouvert au mystère qui le dépasse: A une distance de plusieurs milliards d'années lumières, nous ne savons rien de ce qui existe ou n'existe pas actuellement.

 

Ce que nous tenons pour la réalité est passage temporel de la création actuelle qui nous renvoie à l'éternité de l'Inconnu nommé Dieu. C'est dans ce mouvement de l'histoire que nous sommes invités à nous ouvrir librement à lui en répondant, par notre amour aux appels de son amour, dans nos relations aux autres et aux choses. Dire et faire oui, acquiescer, c'est donner sens à ses actes. Faire non c'est peut-être se montrer simplement inattentif, emporté par le mouvement du monde sans réagir librement. C'est peut-être aussi pécher, se choisir contre Dieu en lui préférant une idole, objet, personne, situation... ou soi-ême . On  introduit alors du non sens dans le mouvement de la création, c'est-à-dire de la souffrance, de l'incompréhension, de la solitude, de la violence.

 

Sans doute, aussi longtemps que nous vivons en ce monde et dans l'histoire ,  Dieu nous est-il présent à travers une distance que mesurent les maux à combattre pour correspondre à son amour: ignorance, misère, maladie, calamités naturelles et finalement la mort. Mais cette immensité des maux dont nous souffrons est en réalité celle de nos "représentations" du cosmos et de l'histoire. ? Nul, par exemple, n'a vécu  le débarquement tout entier en juin 44. Personne n'a jamais vécu qu'un moment à la fois dans un seul lieu. Comme le faisait remarquer Kant, le monde est une idée transcendentale. Et derrière cette idée abstraite, le réel concret, ici et maintenant, c'est la présence même de Dieu à laquelle nous croyons et pour laquelle nous engageons notre existence.. Il est là, tout près, de l'autre côté du miroir, même si nous nous le représentons à l'inaccessible extrémité du cosmos.

 

Dès lors le péché,  devient l'aspect le plus radical du mal au sein même des maux que nous impose notre finitude: nous nous découvrons loin de Dieu et nous le découvrons lui aussi loin de nous. Cependant, il est tout proche. Par le péché, nous renforçons notre solitude et notre éloignement  au lieu de les abolir par une réponse d'amour, ici et maintenant.

 

 Jésus nous a montré le chemin du salut en le vivant. Il fut en effet, obéissant jusqu'à la mort, la mort de la croix (Philippiens 2, 8), comme d'autres après lui dans le secret de leur existence ou sur les échafauds de leurs supplices. Il a manifesté le chemin du salut de tous les hommes dans sa résurrection. Et tous les hommes aussi peuvent le reconnâitre dans la vie et la mort de ceux qui meurent dans la foi. Que ce salut demande du temps, du courage et du détachement, c'est trop clair. Mais il n'existe d'autre chemin pour personne. beaucoup sans doute le suivent inconsciemment. Combien de malades, de pauvres, d'exclus, peut-être seront-ils aux premières places du jugement?

 

Ainsi a réalité est-elle simple : Jésus est mort à sa place dans l'histoire. Il n'est pas :mort pour nous éviter de mourir mais au contraire pour nous inviter nous aussi à vivre et à mourir, comme il le fit lui-même, à notre place parmi les hommes. Les croyants sont même invités à rompre avec leur entourage dans la mesure où la foi l'exige. L'Evangile est très clair sur ce point: " Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, prenne sa croix et me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera".(Matthieu 16, 24-25). (voir aussi Matthieu, 10, 34-39). Ce n'est évidemment  pas pour leur plaisir, par orgueil ou par égoïsme que les croyants sont invités à une telle révolution. Mais en raison de leur foi, au coeur de leurs relations au monde et à autrui, ceux qui luttent pour la vérité, la paix  la justice, le respect des pauvres, savent bien ce qu'il en coûte. Ils peuvent dire avec Paul:" Je complète en ma chair ce qui manque aux épreuves du Christ, en faveur de son corps qui est l'Eglise" (Colossiens, 1,24).

 

En Jésus ressuscité, les croyants reconnaissaient la vie à laquelle tout homme est appelé." Si nous sommes morts avec le Christ, écrit Paul, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui. Nous le savons, le Christ ressuscité des morts ne meurt plus ; la mort sur lui n'a plus d'empire. Sa mort fut une mort au péché une fois pour toutes; sa vie est une vie pour Dieu. Et vous de même: regardez-vous comme morts au péché et comme vivant pour Dieu dans le Christ Jésus"(Romains, 6, 8-11). Mieux vaudrait-il lire: "Mourez au péché et vivez  pour Dieu" car notre vie et notre mort sont actuelles. Nous ne sommes donc pas déjà mort. Nous avons tous les jours à mourir afin de recevoir la véritable  vie.  On n'est jamais quitte avec les exigences de l'Evangile.

 

"Je suis le chemin, la vérité et la vie" dit Jésus. Celui qui le suit, dans la mesure où il se convertit,  est sauvé au coeur même des troubles de l'histoire quelle que soit leur ampleur. Mais il lui faut pour cela renoncer au péché et librement se détacher de lui-même. Assumant ainsi la mort, portant sa croix en toute occasion, il s'ouvre à la vraie vie qu'il reçoit de Dieu en livrant la sienne. Ainsi donne-t-il sens à ses actes et par eux à l'histoire du monde, même si la mort manifeste encore son non-sens  à travers la souffrance de tant d'existences. En ce sens ceux qui se convertissent sont rachetés, c'est- à-dire libérés du péché comme les esclaves affranchis l'étaient, au premier siècle,  de leur servitude.

 

Ceux qui, dans leur manière de vivre, sont ainsi "rachetés" imitent le Christ. Mais ils font plus que l'imiter car, par leur conversion, ils s'ouvrent à la vie reçue de Dieu qui les ressuscite comme il a ressuscité Jésus. Ils ne sont pas seulement nés du sang, ni d'un vouloir de la chair, ni d'un vouloir d'homme. Tout en naissant selon la chair, ils naissent aujourd'hui de Dieu, selon l'Esprit. Jésus l'explique à Nicodème: " personne, à moins de naître de l'Esprit, ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. Ce qui est né de la chair est chair et ce qui est né de l'Esprit est esprit. Ne t'étonne pas si je t'ai dit : il vous faut naître de nouveau..."(Jean 3, 5-7). L'envers de cette naissance est détachement et liberté par rapport à soi-même. Son endroit est ouverture et générosité créatrice, intelligence des hommes et des choses, paix et joie au coeur même, parfois, des plus grandes souffrances.

 

Nous sommes ici loin des constructions intellectuelles car ces choses ne sont comprises que par ceux qui les vivent  dans la mesure où ils les vivent. Mais qui peut en juger? Les illusions sur ce point sont fréquentes. Il ne suffit  en effet, ni d'avoir des idées ou d'éprouver des sentiments, ni de poser des actes aussi généreux qu'ils paraissent : " quand j'aurais la plénitude de la foi, une foi à transporter les montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Quand je distribuerais tous mes biens en aumônes, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas la charité, cela ne me sert de rien" (I Corinthiens, 13, 2-3). La charité peut animer la plus humble des personnes, un malade ou un prisonnier. Même quand elle est la plus sincère, c'est rarement sans ambiguité. En certaines occasions elle se manifeste au grand jour. Mais qui peut en juger? Comme l'écrit Paul, " Pour moi, il m'importe fort peu d'être jugé par vous ou par un tribunal humain. Bien plus, je ne me juge même pas moi-même. Ma conscience, il est vrai, ne me reproche rien, mais je n'en suis pas justifié pour autant; mon juge,c'est le Seigneur"  (I corinthiens, 4, 3-4). Nous voici renvoyés au mystère de Dieu en chaque existence.

 


                                                 CONCLUSION - retour sommaire

                                                               

On ne peut pas résumer en quelques lignes, ni en quelques pages, la richesse séculaire de la tradition chrétienne. Le petit aperçu que voici n'avait pas cette prétention. En outre, il n'est pas indiscutable. Il a simplement voulu montrer comment la tradition chrétienne dans ses termes essentiels pouvait trouver une place dans les perspectives d'un monde marqué par le rationalisme des Lumières et la mondialisation des communications.

 

Il aurait aussi fallu traiter des sacrements et de bien d’autres questions. Au delà de la théologie chrétienne, il nous aurait aussi fallu réfléchir à l’apport des autres religions et de l’athéisme lui-même dans la quête de Dieu.Toutes sont porteuses de vérité et toutes sont mises en question par l'évolution actuelle du monde. L'athéisme, toutefois me semble indéfendable. On peut certes laisser ouverte la question sur l'existence de Dieu. En ce sens , un agnostique peut se contenter de reconnaître la dimension mystérieuse de l'existence. Toujours actuelle, présente, cette dimension ouvre à une altérité que signifie la mort de chacun et donc de tous. Rien ne permet d'en présager la fermeture. Or pour le philosophe lui-même l’athéisme est une "croyance" au même titre que la croyance de ceux qui croient en Dieu. Il n'est donc pas sûr d'avoir raison. S'il ne confondait pas la réalité avec les représentations qu'il s'en donne, il se découvrirait dans la réalité mystérieuse du seul présent sans références autres qu'imaginaires au passé qui n'existe plus et au futur qui n'existe pas encore. Quel est le fondement de cette présence? Quelle est la source actuelle de son existence et de celle du monde? On n'est pas obligé d'utiliser le mot Dieu pour signifier la réponse mais on l'est encore moins de nier toute réalité à ce que signifie ce mot.

 

Le christianisme affirme dès aujourd'hui la victoire possible de la vie sur la mort à travers les décisions et les actes de notre vie quotidienne. Il y va ici du sens de nos existences éclairées par Pâques et l'Incarnation, car il ne suffit pas de mourir pour ressusciter. Il faut donner sa vie en se libérant de toutes ses attaches au monde et aux hommes : c'est dans la façon dont nous donnons nos vies par amour pour tout autre, signe de Dieu, "l'autre",  dans les conditions de l'histoire, que nous construisons ici et maintenant un Royaume éternel qui déborde l'histoire et lui donne sens. Par nos actes.

 

La référence à Pâques, c'est-à-dire à la mort et à la possible résurrection de tout homme, dès aujourd'hui, lui confère une portée  universelle dans la mesure où tout homme, désirant la vie, reste voué à la mort dans le passage du monde et de lui-même. Ce passage permanent devient aux yeux du croyant une invitation à s'ouvrir à la présence de Dieu qui l'appelle à aimer. C'est le principe d'un dynamisme  ouvert qui anime encore la civilisation  occidentale. En ce sens la foi chrétienne est libération pour les croyants. Mais qui est croyant, aujourd'hui, au point de risquer sa vie, c'est-à-dire aussi sa richesse, sa santé, sa réputation, ses relations, sur sa foi et sur les actes auxquels elle invite ?

 

Aussi longtemps que les hommes vivront et mourront dans les conditionss de l'histoire, dans la mesure aussi où ils s'y rendront attentifs à l'actualité mystérieuse de leur existence, le christianisme sera pour eux lumière et sel. Ce n'est pas à l'exclusion des autres traditions religieuses, ni même des valeurs de la modernité, mais c'est dans leur dépassement car aucune n'a placé la résurrection au centre même de la foi et du sens de la vie.

 

 

Je pense à la multitude des humbles serviteurs d'autrui qui, à tous les niveaux de l'échelle sociale et de mille manières, livrent leur vie pour ceux qu'ils aiment . Il faut du courage pour s'engager sur les chemins qu'ils suivent. Il faut donner sans être sûr de recevoir en retour. Et, de toutes manières il ne faut pas donner pour recevoir. Il faut donner gratuitement. Dans la mesure où on le fait, le reste est "entre les mains de Dieu".


 

 

 

 

 

 

 

                       

 



[1] Tu nous a fait pour toi et notre coeur est inquiet aussi longtemps qu'il ne repose pas en toi. Confessions, I, 1, 1

[2] Job, 33, 13

[3] (Lettres de Stalingrad, Corréa 1957, p.67

[4] Voir aussi Actes III, 12-15 - IV, 10-12 - V, 30-32 - 1X, 36-43

 

[5] Les apparitions de Jésus après sa mort ne prouvent pas la réalité de sa résurrection car ceux qui les constatent appartiennent au monde des vivants. Au mieux, les apparitions sont des signes.

[6] Voir Jean Moussé: Jésus le roi des Juifs, Cerf 1997.

[7] On pourra lire sur ce point la première partie du livre de Joseph Moingt: L'homme qui venait de Dieu, Cerf 1993

[8] Voir le petit livre de Joseph Moingt: Les trois visiteurs DDB 1999

[9] Voir sur le "personnes" de la Trinité, le livre déjà cité de Joseph Moingt, pp.20 et suivantes

[10] Voir Jean  Moussé Jésus le roi des Juifs, Cerf 1997, pp. 163-174

[11] Paris de Bollardière: Bataille d'Alger, bataille de l'homme, DDB 1972, p.35

[12] Il ne s'agit pas ici du clergé mais de tous les croyants.

[13] Il vaut la peine de citer plus longuement cette lettre étonnante: "L'homme du monde qu'un religieux veut censurer le méprise ordinairement car il le croit ignorant et sans expérience. Mais s'il lui reconnaît à l'épreuve une expérience des affaires de la vie égale à la sienne, il demeure surpris et l'admiration fait qu'il se livre à lui; bientôt il n'hésitera plus à le prendre pour guide, à se faire violence et à s'engager dans les voies ardues conseillées par ce maître. Reconnaissez donc les merveilleux fruits de cette science et considérez avec moi que vous ne devez pas faire moins d'effort pour la posséder qu'anciennement vous en avez fait pour acquérir la science philosophique et théologique; or vous trouvez cette science non pas dans les livres morts, écrits sur papier ou parchemin, mais sur les exemplaires vivants, je veux dire dans l'esprit des hommes consommés dans les affaires et profondément instruits des mœurs de leur  contrée. Elle vous donnera plus de fruit quue n'en produirait la révélation aux yeux du peuple de tous les savants mystères que recèlent les bibliothèques.

En réalité les hommes n'accordent leur attention qu'aux discours qui vont au fond même de leur conscience: :les théories sublimes, les matières difficiles, les thèses de l'école, échappent à leur intelligence comme à l'attention du monde qui vit terre à terre, sont un vain bruit qui se perd après avoir retenti: leur passage est éphémère et stérile. Vous devez révéler les hommes à eux-mêmes si vous voulez les captiver, si vous voulez attacher leur intérêt à vos lèvres; mais afin de bien exprimer leur pensée, il vous est nécessaire de la connaître; or pour la connaître, il n'est qu'un moyen qui est de vivre en leur société, de les étudier, de les approfondir, de les pénétrer. Tels sont les livres vivants que vous devez incessamment parcourir." (Lettre de mars 1549 à Gaspard Barzée);